/// Laboratoires
Premier Labo sur La Mouette d’Anton Tchekhov
avec Denis Laujol, Severine Porzio, Vincent Sornaga et Baptiste Sornin

22/02/10 - Le Labo

Premier jour de travail. Comme c’est le premier Labo, nous avons une longue discussion sur l’intérêt et les contradictions de cette proposition. On soulève notamment l’idée qu’il faut un meneur de projet, pas forcément un metteur en scène mais une personne responsable qui rassemble les énergies.
Moi je crois que cette conception du travail peut être remise en question dès lors qu’il ne s’agit pas de faire un spectacle. A partir du moment où nous ne sommes pas au service de quelque chose, de quelqu’un, il doit s’opérer une autre façon d’attaquer le plateau.
Je cherche à éveiller la responsabilité de chacun afin de travailler sur un projet commun : essayer de faire du théâtre.

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Tchekhov
Les trous

Chaque personnage de Tchekhov est occupé par quelque chose qui l’obsède… On a l’impression qu’il y a une double narration : les mots et leurs pensées. Comme si l’image qu’ils présentaient n’était pas ce qu’ils étaient en réalité. Un peu comme dans la vie… D’où cette supposition : ce qu’ils disent est-il forcément en adéquation avec ce qu’ils pensent ? L’ennui par exemple : s’ennuient-ils ou disent-ils qu’ils s’ennuient ? Comme si l’annonce du cliché était là pour protéger un mystère.

23/02/10 - Le Labo

Le metteur en scène. Discussion autour du rapport entre le metteur en scène et les comédiens. Il est très difficile d’avoir une réelle collaboration dans la construction d’un spectacle car le manque de temps nous pousse à travailler efficacement. La production d’un spectacle fonctionne bien souvent ainsi : un metteur en scène dépose son projet en son nom et les producteurs lui octroient des subventions. Une personne seule face aux institutions. Le projet qu’il a déposé est le résultat d’un travail long et laborieux pendant lequel il n’est pas payé dans la grande majorité des cas. Ce projet doit contenir une note sur toutes les facettes de son futur spectacle : le décor, le choix des acteurs, la musique, les éclairages etc… Comment face à ce fonctionnement laisser la place à l’imprévu, au travail collectif ? Comment faire pour que le projet soit commun aux artistes qui travaillent quand on demande au metteur en scène d’expliquer son spectacle alors que celui-ci n’existe pas encore ?

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Tchekhov
La maturité du lecteur.

Nous parlons de nos souvenirs de La Mouette. Quelque chose revient régulièrement : à chaque moment de notre vie, la lecture de la pièce et ce que l’on en garde est différent. L’œuvre n’a pas changé et nous ne sommes pas plus malins qu’avant mais nous nous attachons à ce que nous désirons voir. Notre regard s’est attardé librement sur tel ou tel détail qui nous permet de nouvelles interprétations. Lors de ces Labos, j’aimerai essayer d’aborder la matière avec cet état d’esprit : laisser la possibilité à l’œuvre de nous surprendre, lui laisser sa liberté. Cela veut dire ne pas forcer le sens et aborder la matière sans à-aprioris.

24/02/10 - Le Labo
La théorie

Depuis le début du Labo, j’ai proposé de travailler autour de la méthode Stanislavski que j’ai étudié avec Anatoli Vassiliev. Long débat autour de la théorie au théâtre. Mon envie est de m’essayer à cette grammaire théâtrale mais le risque selon certains est d’effacer sa personnalité. Nous nous mettons d’accord là-dessus : la théorie ne doit être qu’au service du jeu. L’acteur ne doit plus être consciencieux et bon élève sur un plateau car si c’est la pensée qui prime, le corps ne suivra pas. La méthodologie de l’acteur lui permet d’avoir le moins peur possible pour attaquer le plateau et de rechercher cette base solide qui sera le socle qui provoquera l’action et donc, le théâtre.

Tchekhov
Le stéréotype.

En revenant au texte, on a cherché à supprimer toute idée préconçue que l’on peut avoir sur l’œuvre. Tchekhov est un bon exercice car il souffre d’une image très ancrée de théâtre triste dont l’action n’est que l’attente de jours heureux… En se posant la question simple de « qu’est-ce qui se passe ? », on comprend que Tchekhov est un auteur qui peut être très drôle et qui crée un théâtre de situations très concrètes. Il est difficile aujourd’hui de revenir à l’essence du texte, dans une société assommée d’images et de représentations…

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25/02/10 - Le spectateur

J’ai la sensation que le théâtre doit s’occuper du théâtre afin d’inverser la dépendance entre l’Art et les spectateurs. Il faut faire en sorte que ce ne soit plus le spectateur qui dispose du théâtre. Il faut s’occuper du théâtre pour que le spectateur devienne dépendant du théâtre… L’essentiel doit avoir lieu sur le plateau. C’est le spectateur qui doit faire le chemin jusqu’au spectacle : il faut lui donner la liberté d’interpréter ce qu’il voit sans en forcer le sens. En s’adaptant aux spectateurs, éduqués pour un rythme saccadé et contre l’ennui, on crée des spectacles fragiles dont la hantise est l’ennui du public. Je crois qu’il faut reconsidérer le public comme plusieurs individus se laissant le loisir d’apprécier ou pas, la matière vivante sur le plateau. Matière qui vit non plus pour le spectateur, mais parce qu’il lui est nécessaire de vivre, d’exister. Ainsi, tout le monde (re)vivra au théâtre… Tchekhov

Premiers essais sur le plateau… premières difficultés. Texte en main, en impro…etc. Comment atteindre ce naturalisme, ce réalisme décrit par l’auteur avec des moyens théâtraux ? Comment le quotidien devient théâtre ? Et qu’est-ce qui fait que ce quotidien est si fascinant ? Premier cliché à mettre de côté : les personnages de Tchekhov n’ont pas de petits soucis quotidiens…ils vivent des situations exceptionnelles. Mais parfois elles sont cachées ou en attentes…C’est le contexte qui crée ce climat d’urgence que subissent les personnages.

26/02/10 - Dernier jour, conclusion

Dramaturgie de l’acteur et dramaturgie du metteur en scène. Je suis de plus en plus persuadé qu'il existe deux dramaturgies au théâtre: celle du metteur en scène - qui regarde - et celle du comédien - qui joue -. Ce sont deux façons de travailler très différentes. En revenant à la base du texte, on a cherché à composer la dramaturgie de l’acteur. Au-delà de tout point de vue artistique, au-delà de la portée politique et social du texte, qu’est-ce qui, à l’intérieur de l’œuvre existe objectivement. Plus simplement : comment l’auteur écrit-il et qu’est-ce que les acteurs peuvent en faire ?

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Mon intuition est la suivante : la nature de l’acteur, son individualité est au service du personnage et lui donne son existence particulière et unique. Chaque interprétation est différente, non pas à cause de l’analyse dramaturgique, ou du point de vue d’un metteur en scène, mais grâce à l’acteur qui acte dans le moment présent. C’est là que se trouve la vraie actualité et plus que dans les costumes ou les écrans plasmas. La distribution est déjà un point de vue décisif pour la dramaturgie du spectacle. Une dernière chose importante à garder en tête : on a pas cherché à faire un spectacle, ni à présenter quoique ce soit donc les questions que nous nous sommes posées sont très différentes de celles que l’on se pose pendant une création. En prenant le temps de travailler sans le souci du résultat, on a cherché à voir comment fonctionne le comédien… Cela nous a permis de remettre en question notre savoir-faire. Beaucoup de questions restent en suspend… Le Labo se veut un lieu de recherche en constante évolution : son fonctionnement est encore à définir. Prochain rendez-vous au mois du 22 au 26 mars avec Macbeth de W.Shakespeare…

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Commentaires des participants

Denis Laujol

Denis Laujol est comédien et metteur en scène. Il est né le 11 mai 1976 à Agen en France. Après des études de comédiens à l’INSAS à Bruxelles, il travaille avec différents metteurs en scènes (M.Dezoteux, A.Roussel, S.Alaoui, J.Jaillot, A.Fattier…) avant de créer son premier spectacle : Mars, une adaptation du livre de Fritz Zorn.

«Je n’ai jamais été très attiré par La Mouette, cette histoire d’un écrivain raté qui se suicide. Ben ouais, mon vieux Treplev, y a autre chose que le théâtre, dans la vie.

Je n’ai jamais trop aimé les laboratoires. Je suis pas un scientifique, moi. J’ai envie de jouer, devant un public, pas de me triturer les méninges, ou le reste, en vase clos.

Nous avons beaucoup mangé, dans ce laboratoire. Avec le café du matin, malgré les retards de chacun d’entre nous-à tour de rôle, l’une revenant de chez son copain au Luxembourg, l’autre mal remis de sa cuite de la veille, l’autre de son insomnie, l’autre coincé dans le métro, les embouteillages…-il y avait toujours des croissants, un jour j’ai même porté de la mortadelle et des calamars. Et deux heures plus tard, repas de midi, on partage nos pâtes, notre sauce, on fait des mélanges.

On s’est dit très vite qu’on n’arriverait à rien en cinq jours, que c’était beaucoup trop dur. D’autant plus que Baptiste était le seul à avoir apporté une «méthode » de travail, mais qu’il a dit tout de suite qu’il ne voulait pas jouer les professeurs, et que de toute façon, on n’avait pas le temps, que c’était trop dur en cinq jours.

On s’est un peu engueulé, sur cette « méthode », justement, savoir si ça n’était pas le meilleur moyen de ranger Tchékhov au musée, et puis réconciliés parce que, quand même, chercher ce que raconte la pièce, et chaque scène dans la pièce, ça nous a paru à tous la meilleure solution. J’ai même cru attraper un petit bout de sens à la dernière scène, je me suis dit que Nina, au lieu de sombrer dans la folie comme je l’avais toujours cru, « accouchait » sur scène de l’adulte qui était en elle, que, même blessée, elle prenait son envol (tiens tiens, étonnant pour une mouette), alors que Tréplev restait à jamais prisonnier de son adolescence, de sa maman, de ses rêves. Que la pièce, d’ailleurs, parlait du rêve plus que du théâtre.

Les deux derniers jours, on a un peu improvisé, en cachant avec un drap blanc la vitre donnant sur le foyer, pour pas qu’on nous voie. Moi, je trouvais ça trop dur après cinq jours, alors je suis resté vissé sur ma chaise. Le drap a fini par se décrocher d’un côté et par pendouiller, comme le rideau d’un certain petit théâtre abandonné…

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Pourquoi est-ce que j’ai l’impression d’avoir tout compris ? Pourquoi est-ce que j’ai tellement pris mon pied ? Pourquoi est-ce que j’ai tellement pleuré ? Pourquoi est-ce que je ne suis pas le seul ?»

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Séverine Porzio

Comédienne sortie de l' INSAS en juin 2007, elle suit parallèlement à sa formation théâtrale une formation en danse classique puis contemporaine. Elle est membre fondateur du collectif d'acteurs "On voit ta culotte Madame Véro", et est l'initiatrice de son troisième projet "Alice Malone" (qui a obtenu l'aide de la CAPT en novembre 2009). Elle sera comédienne dans la prochaine création de Vivarium Tremens; et dans celle des Ateliers de la colline, "Enfant Mouche", au Théâtre National en mars 2011.

«Premier labo et beaucoup d'envies réveillées. Et surtout la certitude que ca doit continuer, se reproduire, contaminer nos habitudes. Parce que pour une fois, nous étions concentrés seulement sur notre pratique et ses besoins. Pour une fois sans contraintes de résultat ou de production.

Retour aux bases: le désir et le travail. 5 jours de pure vitalité, puisque malgré l'idée incongrue (4 acteurs, Tchekhov, 4 traductions différentes, une table, un rideau qui se casse la gueule, et personne pour nous regarder...en gros mais qu’est-ce qu'on va bien pouvoir faire en 5 jours et comment?), ca se passe. On a travaillé.

Discussions épiques, molles, théoriques, emballées, dissipées, excitées, analytiques... sur Tchekhov mais aussi chacun sur ses "théâtres", sur le jeu et ses nécessités.

Un peu de plateau, quand les discussions devaient trouver des réponses concrètes, puis retour à la table.

En gros on a fait ca: chercher et affiner nos outils de travail, et réinjecter du sens.
Nécessairement obligatoire!
Merci!»

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Vincent Sornaga

Vincent Sornaga, sorti de l'INSAS en 2004, a signé la mise en scène d'Oedipe à Colone au Théâtre Varia en mars 2006. On l'a également vu dans Blanche Neige de Robert Walser, mis en scène par Nicolas Luçon. Il a également participé à un Feydeau à la Balsamine et dans Phèdre au Théâtre Varia dirigé par Aurore Fattier. Il joue aujourd'hui notamment dans Mars (MeS Denis Laujol) et dans Les Langues paternelles (MeS Antoine Laubin), Après avoir mis en scène , pour le De facto Festival 2009, Le songe d'une Nuit d'été, il prépare pour le prochain festival Émulation, une adaptation du célèbre Lulu de Wedekind.

«Puisque nous nous sommes gargarisés de notes universitaires depuis notre tendre enfance, et que nous sommes le fruit d'une pensée dramaturgique à la française, il est logique qu'au sortir d'une semaine de travail sur un auteur, nous prenions les notes dramaturgiques attenant au dit ouvrage dans une parution pour étudiant en théâtre et que nous arrivions à peu de choses prêts aux mêmes conclusions.

A ceci prêt, nous y sommes arrivés par nous même. Je veux dire que, dans ma démarche personnelle, j'accorde toujours une importance éminemment plus grande au processus plutôt qu'au résultat.

Pour compléter ma pensée, je dirais que si quelqu'un était arrivé en nous lisant ce court texte, nous n'aurions sans doute jamais étés saisis par l'émotion et le plaisir comme nous l'avons étés, dans une de nos dernières lectures de la scène finale Nina/Treplev.

J'ai tendance à penser que dans un processus théâtral, s'écrit aussi un théâtre; les acteurs en sont les porteurs.

Voila... très peu de chose en somme, mais, l'essentiel de ce qui m'anime.

Et heu aussi j'ai aimé le caractère informel, comme ça pour rien...»

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